Monsieur Tarrous

– Oui, je sais que tu t’appelles Ludovic. Tu me le rappelles tous les jours. Ça va? Encore en train de râler?

– Je ne râle pas. Je suis embêté, c’est tout.

– C’est quoi encore ta chose si terrible?

– Ne me parle pas de ça, c’est fini pour moi. Occupe-toi de tes affaires.

– Ok, ok, je te laisse. J’espère seulement que tu ne feras pas de conneries. Tsé ça fait quand même peur au monde quand tu récites tout seul des poèmes dans la rue.

– Et? Si c’est ce que j’aime faire. Toi David, tu aimes ça servir du café?

– Ouf! Ok, café filtre comme d’habitude?

– Oui.

 

Ludovic est perdu dans ses pensées et prend des gorgées de café en plein milieu de la boulangerie.

– Ya personne?

– Bin non, on ferme bientôt là…

 

À cet instant, une douce musique se fait entendre au-dessus de leurs têtes. Ludovic plisse le front et se gratte la tête.

-Oh non, pas de la musique classique en plus!

Ludovic met ses mains sur ses oreilles et commence à réciter des poèmes à voix haute.

 

– Tu vois Dave, je ne peux plus écouter de la musique classique car je vais pleurer à coup sûr.

– Ah ouin, t’es sensible de même toi?

– Tu ne comprends rien, je n’aurais jamais dû te parler de ça. De toute façon, d’où vient cette musique?

– C’est le nouveau locataire d’en haut: monsieur Tarrous. Il est pianiste.

– Quoi? Un nouveau locataire et personne ne m’en a parlé? Je ne l’ai même pas croisé en plus.

– Calme-toi. Il vient tout juste d’arriver, depuis deux semaines environ.

Ludovic regarde David de façon perplexe.

– Pourquoi veux-tu toujours tout savoir sur les allées et venues des gens du quartier de toute façon?

– Je veux savoir. Ai-je besoin de te rappeler qui était mon arrière-arrière -grand-père?

– Non ça va. Tout le monde le sait, t’inquiètes!

 

La musique se fait de plus en plus forte. Ludovic n’en peut plus et lance son café par terre. La tasse de porcelaine vole en éclats.

– J’en ai assez, je vais lui payer une visite à ce monsieur Tarrous.

– Ludo, tu deviens bizarre depuis quelques temps. Je crois que tu as besoin de consulter madame Sauvé sur l’avenue De Gaspé. Elle est psychologue, elle t’aidera tu sais. J’y vais moi-même régulièrement, parce que mon chat est…

– Tais-toi! Je dois aller régler le compte de monsieur le pianiste en haut. Point final.

– Arrête avec tes sottises et laisse le tranquille, bordel!

 

Ludovic ouvre la porte du commerce de toutes ses forces alors que David le regarde partir sous un regard inquiet. La porte se referme aussitôt et cause un bruit sourd. Le jeune commis baisse la tête, hausse les épaules et se met à compter les pains non vendus.

Les escaliers craquent sous le poids du jeune poète malhabile. Lorsqu’il arrive en haut, la porte du logement de Monsieur Tarrous est entrouverte. Le pianiste est trop concentré pour sentir la présence de Ludovic qui, bientôt, se rapproche de lui. Pendant quelques minutes, les deux se retrouvent dans des mondes différents. Monsieur Tarrous se produit devant une salle comble au XIXe siècle tandis que Ludovic se voit tout petit dans les bras de sa mère. Il aimerait revenir en arrière, mais trop tard.

 

Il se met à crier: «monsieur Tarrous, c’est bien vous?»

Le pianiste sursaute.

– Oui, oui, oh, bien le bonsoir, vous êtes?

– Ludovic

– Que puis-je faire pour vous? Est-ce que je fais trop de bruit?

– Oui, vous devez arrêter immédiatement de jouer du piano. C’est une loi ici dans Villeray. On ne peut pas jouer du piano.

– Quoi? Mais qu’est-ce que c’est que cette loi?

– Oui, c’est ainsi monsieur Tarrous.

– Je ne comprends pas, personne ne m’a averti.

– Bien, moi je vous avertis aujourd’hui.

– Si c’est à cause du bruit, je peux jouer le jour, durant une heure tout au plus.

– Euh, non, non plus, je ne préfère pas. Surtout si vous composez vos chansons, ça ne se peut pas, je…

– Je ne comprends pas, je ne peux pas composer de chansons? Mais c’est tout ce que je sais faire monsieur Ludovic.

– Si je ne peux pas réaliser ce que Sainte-Cécile m’a demandé alors personne ne le fera.

 

Les deux se regardent durant de longues minutes sans rien dire. Puis, au moment où monsieur Tarrous se retourne vers le piano, Ludovic prend l’extincteur situé sur le mur de gauche et assomme le musicien. La tête du pianiste tombe sur les touches produisant un son insupportable. Pris de panique, Ludovic retire la tête du piano et essaie de la garder droite. Il met alors les mains du pianiste sur le gros instrument, mais la tête tombe toujours. Le jeune homme regarde à sa droite et à sa gauche ne sachant plus quoi faire. Il réfléchit pendant quelques secondes alors que ses mains tremblent et que de la sueur coule sur son front. Il secoue la tête, rien à faire. Ludovic agrippe ensuite le corps inerte pour tenter de le transporter plus loin, mais il fige. L’assaillant ne bouge plus et tente d’écouter plus attentivement le bruit qu’il vient d’entendre. Non, il n’a pas fabulé. Les marches de l’escalier ont bel et bien craquées de nouveau.

Crédit photo couverture : Jean-François Lebel

jonathan_dv jennifer

 

 

 

 

 

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