Avoir le Brooklyn facile

Nous avons le Brooklyn plutôt facile, oui. Plus tôt cette semaine, on apprenait que Longueuil lancera un gigantesque projet urbain autour du pôle de la station de métro, projet qui pourrait faire de ce secteur, le Brooklyn du Grand Montréal. Euh, vraiment ?

Et ces derniers temps, on ne cesse de lire ou entendre que le secteur Mile-Ex est le Brooklyn de Montréal.

Tout le monde veut devenir le nouveau Brooklyn. Parce que c’est cool, parce que c’est in. Mais aussi parce que Brooklyn projette l’image d’un quartier à échelle humaine, aux commerces sympathiques et branchés, à la mixité et à la tolérance. Il faut toutefois faire attention : quand les gens se comparent à Brooklyn, ils cherchent probablement à se comparer au quartier Williamsburg, repère des hipsters, cafés 4e vague, bureaux et galeries aménagés dans des espaces industriels requalifiés. Car bien d’autres secteurs de Brooklyn ne sont guère reluisants.

Qu’en est-il donc du secteur Mile-Ex (aussi connu sous le nom d’Alexandra-Marconi), dont la partie septentrionale déborde au nord de Jean-Talon et donc, dans le district de Villeray ? Bof. À part l’anglais, omniprésent, on n’est pas tout à fait rendu là. À mon humble avis, la comparaison serait plus juste avec le secteur Greenpoint de Brooklyn, tout juste au nord de Williamsburg. Comme le nord du Mile-Ex, Greenpoint est un quartier bigarré composé d’entrepôts abandonnés, vieux immeubles locatifs, lofts industriels accueillant des compagnies high tech, quelques premiers cafés et restos branchés, de nouveaux édifices à condos et de nombreux trous dans la terre annonçant l’arrivée prochaine de centaines de jeunes professionnels. Ne manquent au Mile-Ex que de nombreuses fresques et murales sur les murs défraichis, et la similitude entre les deux serait alors ahurissante.

Bref. Tout cela transpire l‘embourgeoisement, ou sinon, la gentrification.

Et le secteur nord, qui nous intéresse particulièrement, est en pleine mutation.

Chantiers

Condos

La zone est composée d’usines et entrepôts construits il y a plus d’un demi siècle, à l’époque où les entrepreneurs voulaient profiter de la proximité du chemin de fer du Canadien Pacifique. On y retrouvait notamment des centaines d’emplois dans les secteurs manufacturier et textile. Avec la désindustrialisation et la reconversion économique de Montréal au cours des dernières décennies, on assista à une forte érosion des emplois dans ces secteurs, et la zone Alexandra-Marconi amorça un déclin marqué. Les commerces environnants en souffrirent également.

Au tournant du millénaire, on avait là une zone ravagée à requalifier et redévelopper. La Ville a alors lancé un Plan de développement urbain, économique et social. Quelques années plus tard, c’est l’Université de Montréal qui arrêta son choix sur le site de la gare de triage d’Outremont pour l’aménagement d’un nouveau campus. Cela braqua les projecteurs sur tout le secteur, incluant le Mile-Ex voisin.

Et subitement, des millions en fonds publics et privés se mirent à pleuvoir.

Aussi, le Plateau et le Mile End étant déjà gentrifiés, les prix plus élevés des logements et espaces à bureau étaient devenus prohibitifs pour les artistes, architectes, designers et jeunes entrepreneurs œuvrant en haute technologie. Les étoiles étaient définitivement alignées pour une renaissance du Mile-Ex, qui leur offrait des milliers de pieds carrés à prix modiques.

Gameloft

Dans les vestiges d’une belle grande usine de briques bâtie en 1941 sur la rue Marconi, on retrouve aujourd’hui des locataires de marque. D’abord Gameloft, compagnie française d’un des co-fondateurs d’Ubisoft, qui se spécialise dans les jeux pour téléphones intelligents. Présente dans une trentaine de pays, l’entreprise compte plus de 6000 employés. On vient d’aménager un café sympathique dans leur rez-de-chaussée. Puis, à l’autre extrémité du bâtiment, Media Experts, une agence de publicité fondée à Montréal en 1981 et qui se déploie aujourd’hui d’un océan à l’autre.

Touchtunes

Tout juste à l’arrière, se trouve un imposant édifice quarantenaire typique de ces usines de textiles disséminées çà et là dans les quartiers de Montréal (notamment le Mile End et le secteur Chabanel). Parmi les locataires, Touchtunes Interactive Networks, compagnie fondée à New York au tournant du millénaire et qui se spécialise dans les applis-mobiles pour les jukebox. Mine de rien, cette appli est installée dans 75,000 bars et restaurants d’Amérique du Nord. Et ici aussi, l’incontournable : un café au rez-de-chaussée.

Cette usine a fait partie d’une importante transaction immobilière en 2012. C’est la firme Kevric qui a acheté cet édifice et l’usine voisine pour 35 millions de dollars. Au cœur de leur stratégie, rénover ces bâtiments d’une autre époque, afin de les offrir à des compagnies locataires comme solution de rechange aux espaces à bureaux coûteux du centre-ville et de certains quartiers centraux.

Leur deuxième usine, donc, tout juste au nord de celle occupée par Touchtunes, vient d’être complètement rénovée et c’est la compagnie Telecon qui vient tout juste d’y déménager ses pénates. Telecon, partie de Pointe aux Trembles, voulait se rapprocher du cœur de la ville et ce secteur en ébullition leur convenait parfaitement. On y œuvre dans les domaines d’infrastructures et communications.

Telecon

Le bel édifice Gruber, rue Alexandra, a été bâti en 1947. Accueillant jadis des activités de confection d’accessoires vestimentaires, on y retrouve aujourd’hui des locataires variés dont la firme d’architectes Birtz Bastien Beaudoin Laforest, spécialisée dans les écoles, hôpitaux et stations de police de la Sureté du Québec.

Gruber

Pendant que ces entreprises envahissent tranquillement le quartier –sans compter les quelques centaines de propriétaires de condos tout neufs-, les commerces environnants en profitent et de jeunes entrepreneurs décident de s’y lancer.

C’est le cas de la brasserie artisanale Harricana, sur Jean-Talon, où on trouve une terrasse aménagée de bancs de stade (qui nous renvoient au passé du quartier, où le premier stade des Expos de Montréal se trouvait à quelques mètres, dans le Parc Jarry).

Harricana

Non loin de là, on retrouve également un salon de thé, un bar avec salle intime pour spectacles et même…. un temple hindou ! Le nord du Mile-Ex est un quartier au caractère définitivement unique.

Quel bilan peut-on faire de ce qui s’y passe en 2017 ?

Premièrement, il faudrait éviter de laisser le secteur aux promoteurs comme à Griffintown. L’implication et l’engagement d’organismes et citoyens est souhaitable si on veut en faire un succès.

Or, depuis la conversion de l’ancien Institut des Sourds en condos de luxe, des dizaines d’organismes ont perdu leurs locaux et ont dû se relocaliser hors du quartier. Ça commence mal.

Comme partout, il faudra aussi s’assurer de faire place à des logements pour une population à faibles revenus. Il y avait peu de résidents dans cette zone, mais l’arrivée massive de condos amène surtout de jeunes professionnels confortables.

Un problème important est l’enclavement du quartier. Avec le chemin de fer –infranchissable- du Canadien Pacifique à l’ouest, le Parc Jarry au nord, Jean-Talon au sud et St-Laurent à l’est, il faudrait améliorer l’accessibilité pour les piétons et les cyclistes. Une solution qui semble poindre à l’horizon est de créer un lien entre la rue de Castelnau et la rue Ogilvy, dans Parc Extension. La station de métro Parc, la station du train de banlieue St-Jérôme, le supermarché Loblaw’s et les bureaux de l’arrondissement deviendraient facilement accessibles pour les résidents et les travailleurs du Mile-Ex.

Malgré la proximité du Parc Jarry, on peut considérer le Mile-Ex comme étant un îlot de chaleur. Il faudra considérer l’aménagement d’espaces verts, de toits blancs et d’îlots de fraîcheur.

Dernier truc, penser à installer du mobilier urbain dans le secteur. Cela n’avait peut-être pas été nécessaire dans le passé, mais aujourd’hui, dans un quartier qui se développe, on ajoute des bancs, des poubelles et stations de tri, des stationnements à vélo, voire quelques tables à pique-nique.

Alors Brooklyn ? On verra. Pour l’instant, on peut probablement parler de la capitale hipster du Québec (certains diront même du Canada).

On en parle même à l’extérieur. Récemment, le prestigieux magazine Vogue classait le Mile-Ex comme un des endroits à visiter absolument à Montréal, tandis que le site How I travel le qualifiait de quartier le plus cool… au monde !

On pourra donc se le dire : l’ouest du district Villeray, épicentre de la coolitude sur Terre.

Oh yeah.

dominic jennifer

 

 

 

 

 

 

 

 

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