Vérité

Ludovic est triste. L’humain le rend triste, plus précisément Florence. Elle ne voit pas l’autre facette du jeune homme. Au fond de lui se trouve un être débordant d’amour qu’il ne laisse jamais sortir. Mais pourquoi?

Le jeune écrivain en est là dans ses pensées qui vont à un rythme effréné. Il a quitté la demeure de Florence alors qu’elle était saoule ou il ne sait quoi. En longeant les rues, il aperçoit l’église Sainte-Cécile au loin. Il veut faire un détour comme il a l’habitude de faire depuis quelques jours. Toutefois, ce soir, Ludovic décide d’affronter sa peur et fonce droit vers l’église. Il entend alors la voix qui lui rappelle maintenant qu’un poème n’est pas assez, mais juste avant de prendre le temps d’écouter la suite, il continue de marcher. Rendu un peu plus loin il chuchote :

– Je l’ai fait. J’ai ignoré la voix. Elle ne me contrôle plus. C’est absurde. Je ne peux me laisser guider par une voix ou une image que je ne peux toucher, voir, comprendre. C’est inconcevable. Elle me dira quoi après? Ce n’est jamais assez bon pour elle.

Il se met alors à courir de toute ses forces, rentre chez lui et cherche un passage dans son livre sur les homo sapiens qui lui avait fait du bien la dernière fois. Le jeune lecteur le retrouve rapidement :

 

La conquête du globe par les Européens au cours du XVe siècle repose d’abord sur un fait : ils ont admis qu’ils ne connaissaient rien. Ils prirent des cartes du monde et y ajoutèrent des espaces vides.

 

Soudain, tout s’éclaircit.

 

– Moi aussi je peux mettre des espaces vides dans ma vie. Dans le fond, c’est ça la vie, on ne sait pas ce qu’il y a en avant. Vaut mieux l’accepter maintenant, cesser de tout vouloir contrôler et de conquérir les espaces à notre propre manière. Donc, je ne suis plus convaincu de ma douleur. Elle n’est que de passage et je compte bien la faire déguerpir bientôt!

Sa vie lui passe rapidement sous les yeux. Il revoit son malentendu avec monsieur Daniel, son coup d’extincteur à monsieur Tarrous, ses altercations inutiles avec David, son désir de posséder Florence. Let go Ludo, let go se répète-t-il.

–Comment suis-je arrivé là? Sainte-Cécile me disait des faussetés sur moi et je la croyais.

À sa grande surprise, il se souvient de la première fois qu’il entendit la voix. Par une chaude journée d’été, alors qu’il avait 14 ans, il entendit sa mère raconter des balivernes à son sujet. Elle inventait des histoires dans lesquelles Ludovic était autre chose que ce qu’il était réellement. Il eut tellement de peine. Sa propre mère mentait à son sujet. Il eut honte aussi et garda ce secret toute sa vie en tentant toujours de plaire à sa mère. Ce n’était jamais assez. Toutes ses relations personnelles furent teintées par ce phénomène. Il voulait tellement y croire et plaire à sa mère. Depuis, la voix va et vient et s’intensifie lorsqu’il hésite ou quand la peur le prend. Elle était présente surtout lorsqu’il s’asseyait sur le perron de l’église, un lieu où il pouvait être seul et regarder les gens passer.

Ludovic pleure sans cesse depuis une heure, seul dans son lit en compagnie de son gros livre. Enfin, il a percé l’abcès. La douleur peut sortir de son corps et s’évaporer dans l’univers. Son corps est fatigué, ses bras tremblent, il a chaud, il a froid, mais il veut tenter sa chance avec la bonté humaine. Le jeune homme souhaite se lever pour téléphoner à monsieur Daniel, monsieur Tarrous et David, mais il n’a aucune énergie pour sortir de son lit.

Malgré le scepticisme infini de Ludovic, ce soir, la liberté remplit le vide laissé par la douleur maintenant dissipée. Une légèreté s’empare également de lui. C’est indescriptible. Il n’a plus besoin de se comparer et de bâtir sa vie sur le regard des autres. À partir d’aujourd’hui, il est bel et bien Ludovic, libre du passé et du futur. Il n’a plus besoin de se prendre pour un autre. La haine a disparu. Pour la première fois, son cerveau et son cœur sont alignés.

C’est alors qu’il retrouve ses yeux d’enfant.

Au moment même où il s’endort avec ces pensées en tête, on cogne à la porte. Il réussit à se lever après quelques minutes d’hésitation et s’y rend.

–Allô, qui est-ce?

–Bonsoir, monsieur Ludovic?

–Oui?

–Nous aimerions vous poser quelques questions par rapport à un certain monsieur Tarrous.

Crédit illustration : Sabrina Jobin-Cossette

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