Anti-guide du nouveau superhéros – Deuxième partie –

J’avais des ailes.

Ce n’était pas des ailes rétractables, décapotables. Juste des ailes imposantes, encombrantes. Je ne pouvais pas les rentrer ni les sortir à ma guise de mon corps… Quel oiseau le pourrait ?

Il m’avait fallu prendre des décisions réfléchies. Alors j’avais dit à mon patron que j’étais malade… Ça faisait deux semaines.

J’essayai aussi de comprendre mon nouveau moi. J’essayai de voler, mais mon plafond était trop bas.
Et sortir… C’était presque mourir.
Je ne pouvais pas être vu. Dans les films, c’est facile, mais dans la vraie vie…

Ça me terrorisait, l’idée d’être attrapé par la police. L’hôpital. Les scientifiques. Les États-Unis. J’avais peur des États-Unis. Dans mon petit Villeray natal, j’avais peur des États-Unis. Des opérations. Des observations. J’avais peur des freak shows même si ça n’existe plus vraiment. J’avais peur qu’un petit Japonais, un petit Belge, ou peu importe, lise mon histoire dans la section « Insolite » de son journal local.

Et sortir… C’était presque mourir.
Mais rester, c’était pareil.

***

Depuis des millénaires, l’homme craint la bête. Depuis des années, je ne crains qu’une seule chose, les filles. C’est ce que j’ai réalisé à force d’être enfermé chez moi, tout seul, depuis des jours…

***

Mon nouveau moi écrit, pour ne pas devenir fou. Mais mon nouveau moi va nécessairement devenir fou s’il reste un jour de plus entre ces foutus murs de couleur coquille d’œuf et vert petit pois.

***

Je n’ai pas d’auto. J’ai un cellulaire, mais pas d’Internet ni de télévision… J’entends vos murmures : mais dans quel monde vis-tu ? Dans un monde qui rend l’histoire plus intéressante… Et puis, j’ai toujours cru à l’existence de civilisations organisées sans électronique. Je sais. Je suis un marginal.

Quoi qu’il en soit, mon frigidaire est vide. Mes tablettes aussi.
Le marché me manque. Les musiciens de rue me manquent. La fromagerie Hamel, malgré son odeur, et la poissonnerie Shamrock me manquent. Et mes Mango Tango chez Ogo Sushi. Mon poulet portugais chez Da Lillo. Si je continue, je vais pleurer.

Je cherche une solution.

***

Il y a quelqu’un. C’est peut-être une mauvaise idée. C’est sûrement une mauvaise idée. Mais c’est la seule que j’ai.

Alexis. Même pas un ami. Une connaissance. Un survivaliste. Un gars que je ne sais même pas pourquoi je le connais. Bref, l’ami d’un ami.
C’est le genre à être prêt à tout, à toute éventualité. Le gars est carré, barbu, cheveux longs, zéro déchet, armé jusqu’aux dents, sûrement, et équipé pour des décennies en cannes de haricots. Un peu fan de la théorie du complot, c’est un chasseur, trappeur, pas urbain pantoute, au point qu’on se demande ce qu’il fait sur le Plateau. Mais comme il est, il passe assez inaperçu.

Il doit sûrement avoir un véhicule motorisé, sûrement. Et il connait sûrement des coins tranquilles…

***

J’ai trouvé son numéro après quelques appels. Je suis un débrouillard.

***

Je lui ai promis un truc de fou. Je lui ai promis que je n’étais pas un zombie.

***

Sa réaction n’a pas été si mal finalement. Bon… Il m’a flatté les ailes pendant au moins une demi-heure en me posant des questions sur leur aérodynamisme en mangeant des chips sur mon divan, mais en somme, ça s’est bien passé.

Il est allé faire un tour à l’épicerie.

***

Finalement, il est aussi passé chez Rona ou quelque chose du genre. Il a bourré son auto de petites « nécessités ». Des cordes, du tape, des morceaux de bois, des genouillères, quelques matelas gonflables, des walkie talkies, une trousse de premiers soins, un steak, des céréales, du lait… J’avais dit que j’étais végétarien ?

C’est que… Alexis a un plan.
Mais pour l’instant, il dort.

***

Il veut me faire sortir de chez moi.
″ T’es un oiseau en cage, man. ″ C’est ce qu’il m’a dit.
Le plan, c’était d’aller m’entrainer pendant la nuit.

Dans nos têtes, ça allait marcher…

***

Le plan, c’est de me cacher dans son auto pendant nos déplacements, de trouver un coin tranquille, loin de tous les regards. Puis…

***

Cette nuit, je suis enfin sorti pour la première fois depuis des semaines… J’avais oublié l’odeur du vent d’été. Le soleil était tombé sous l’horizon de la terre et les réverbères me faisaient de la chaleur dans le creux de la poitrine…

On a fait les rues Jarry et Villeray de bord en bord. Quand on a finalement réalisé qu’en principe, les parcs étaient fermés à cette heure. Celui avec le plus de cachettes, c’est le plus grand. Jarry et sa fontaine qui m’a servi de bain, Jarry qui nous a vu gonfler des matelas jusqu’à en voir des points noirs parce qu’on est trop pauvres pour acheter une pompe, Jarry qui m’a vu marcher avec des protections aux genoux et partout. J’étais pathétique, avec ma langue bleue d’avoir bu une slush de chez DQ et ma démarche de canard boiteux. Mais je m’en foutais, j’étais le futur roi du ciel.

De la butte, j’ai sauté pour m’envoler, mais je n’ai pas tenu deux secondes que je culbutais dans le gazon. On a donc remonté la butte. Puis j’ai recommencé. Encore. Et encore. J’ai finalement pu me soulever de trente centimètres du sol. Mes ailes brûlent, mais je suis aux anges.

***

Alexis est allé à la librairie L’écume des jours et a trouvé un livre sur les oiseaux. Et puis il a passé la journée à regarder des vidéos chez lui.

Depuis ce temps-là, Alexis a un plan. Il veut devenir mon coach de vol. Il veut que je tombe de haut, comme d’une branche, comme les oisillons. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que c’est une mauvaise idée.

***

Le stationnement du stade Uniprix nous démangeait les possibles. Alors, on y est allés. J’ai sauté du deuxième balcon. Je suis tombé comme un con.

J’ai encore des bleus.

Au moins, l’endroit est parfait. C’est grand, avec des escaliers, il y a des arbres, pas de fenêtres de maisons ni de circulation…

Et la deuxième fois que j’ai sauté, j’ai pu rester à la même hauteur pendant deux minutes.
Pour me récompenser, Alexis avait amené un pot de crème glacée des Givrés.

***

Alors, on y est retournés le soir suivant. J’ai pu sauter, tenir, tomber, me blesser, remonter et recommencer pendant trois bonnes heures (ou ce qui m’a paru comme trois heures).

Je me suis arrêté quand j’ai vu une femme assise derrière un arbre, me regarder de loin.

Alexis est parti en commando (avec vêtements) pour s’assurer qu’elle n’avait rien vu.
Il a finalement décidé de l’amener chez moi, je ne sais pas pourquoi…

Camille_Signature_2 Signature_Alix

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s