Une main tendue

Les cloches de l’église Saint-Vincent Ferrier se dandinent et font résonner leur voix sur le quartier qui se réveille tranquillement. Comme un jeu d’ombres chinoises, les maisons couleur charbon se dévoilent gracieusement sous les caresses des premiers rayons de soleil. Réveillée par les cantatrices de l’église, j’enfile mes petits chaussons et me dirige vers la cuisine pour hydrater mes lèvres avec un bon verre d’eau. J’enfile ce qui me tombe sous la main et quitte mon appartement pour aller vers l’arrêt d’autobus 193 Est au coin de la rue St-Denis.

Comme à chaque matin, je vois cette main tendue dans l’univers, tel un point de contact entre son monde et le nôtre. Suspendue dans l’air, cette main dodue et ridée attire mon attention et celle des autres piétons qui, malgré leur bonne volonté, oublient rapidement son existence et se remettent dans leurs pensées.

Ces passants se faufilent vers le métro Jarry et embarquent dans leur train respectif, les mains aimantées aux portes, les mains enlacées à celles de leur amoureux, les mains accotées à leur poussette, les mains agrippées à une barre, comme s’ils avaient peur que le temps leur glisse entre les doigts.

Assise sur le banc humide de l’arrêt de bus, je vois cette main inanimée se fondre sous les rayons éblouissants du soleil trop content de sortir de sa cachette après une nuit bien méritée. Et puis, je le vois repousser ces mèches rebelles sur son visage assombri par la fatigue et le froid…

Immobile, je l’imagine déambuler la rue De Gaspé, avec son petit café couleur caramel, pour aller se fondre dans ce paysage cuivré des arbres aux couleurs d’automne, aux couleurs du premier baiser : flamboyant, époustouflant.

Je le vois se rouler dans ces amas de feuilles, au milieu du parc Jarry, jusqu’au coucher du soleil pour aller chercher ces spasmes de vie, ces bribes de chaleur qu’il ne retrouve qu’à travers des petites pièces chaudes que les passants lui tendent rapidement le matin ou bien autour d’un gourmand bol de soupe du Café Mysterium.

Avant d’embarquer dans mon transport, je lui tends une pièce de monnaie un peu froide, un peu coupable dans sa paume rosée et sens le vent caresser mes joues pourpres.

Sur la banquette arrière de la 193, finalement, je regarde son corps rétrécir au fur et à mesure que l’engin s’éloigne pour ne laisser entrevoir qu’une petite lueur qui scintille à l’horizon entre des lambeaux gris. Je me retourne et dépose ma main sur la fenêtre à ma gauche… L’hiver s’en vient.

Signature_Christine Signature_Valérie

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