Finale de super-héros

Je n’avais pas vu Clémence depuis 4 jours. Elle était repartie chez elle et ce serait comme ça jusque j’aille voir les gentils policiers. Gentils! Le seul qualificatif qu’elle ait trouvé! Mais je ne peux pas aller au poste de police, avec des ailes! Non, mais ça va pas ? Des plans pour qu’on parle de moi dans les bureaux, parce que je suis « un drôle de numéro ». Et si on me soupçonne, ce sera pas beau.

On voudra me voir plus souvent, je ne pourrai pas enlever mon beau costume, je vais être obligé de me faire passer pour un cinglé qui n’est pas capable de se séparer de ses plumes, pour un gars qui s’identifie beaucoup trop à la race volante, parce que techniquement, c’est vrai, elles sont rivées à mes os, et après, quoi, c’est suspect quelqu’un d’instable psychologiquement, ça peut commettre un crime, un crime même s’il ne s’en souvient pas, même s’il dit ne pas l’avoir commis et qui peut dire que je suis innocent (?) à part ma copine et mes amis ou mes parents que je n’ai pas vus depuis des mois sans véritable raison apparente, non, mais quoi, je ne suis pas fou, mais on va le croire et je suis dans la merde. Parce que sinon, si j’avoue tout, si je dis que je ne suis pas fou, que je peux voler, on va parler de moi partout dans les journaux et on va se battre pour m’observer et m’ausculter, même quand je vais être mort et enterré.

Non. Je ne vais pas au poste.

Je m’en fous. Je ne veux pas. Non, c’est non.

***

Téléphone.

– Oui, allo ?

– Bonjour, est-ce que je parle bien à monsieur Dumoulin ?

– Euh… Oui, c’est moi.

– Bonjour, je m’appelle Philippe Gervais, je travaille pour la police de la Ville de Montréal. On mène en ce moment une enquête sur les incendies qui ont eu lieu dans le quartier, je me demandais si vous pourriez passer au poste de police pour qu’on vous pose quelques questions…

– Est-ce que je peux répondre par téléphone ?

– Euh… On préfèrerait vous rencontrer en personne.

– Je comprends, mais… euh… Je ne peux pas me déplacer…

– Vous êtes dans l’impossibilité de vous déplacer ?

– Oui… Euh… J’aimerais vraiment collaborer, mais c’est un peu compliqué.

– Si on se rendait chez vous, est-ce que ça vous arrangerait ?

– Ah… Moui. Quand ?

– Cet après-midi, vers 4 h ?

– Je vais vous donner mon adresse.

– On l’a déjà, merci.

***

Et c’est ainsi que je me rendis compte de mon manque aigue de matière grise… Je fais quoi, maintenant? Je vais jouer à coucou-je-suis-papillon avec la police ? Et comment on fait pour cacher deux éléphants dans un tout petit salon ?

J’appelai Clémence en panique. Je me souvins qu’elle ne pouvait pas répondre à ce que je lui disais. Je l’invitai chez moi. Elle était mon seul espoir. Et mon seul espoir me faisait la gueule.

***

Clémence a un plan. Et il est brillant.

Elle est partie chez Jean Coutu pour louer une chaise roulante. On va mettre des coussins, des oreillers, des couvertes. Je serais tombé il y a quatre jours, la jambe tordue, le dos douloureux. C’est parfait, je ne suis pas sorti depuis, de toute façon.

***

Deux agents étaient assis dans mon salon. Une femme au regard fermé et un homme curieux. Clémence était assise sur le divan à côté de moi et moi, j’étais entortillé dans les couvertes, assis directement sur mes ailes. Ce n’est pas confortable, mais ça fera l’affaire.

– Désolé de ne pas avoir répondu plus tôt à votre appel, on était dans la paperasse.

Clémence signe en me souriant.

– Ah oui ? Euh… Oui, elle dit qu’on était très occupé par le déménagement.

– Vous déménagez ? demanda la dame.

– Je… En fait, c’est elle qui s’installe.

– Nouveau couple ? rajoute l’agent.

– Ouais. Un peu de thé ? Vous ne pouvez pas refuser, ça vient de chez Camellia Sinensis… Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

– Oui, je veux bien. On aurait quelques petites questions à vous poser, commença celle qui portait un gilet pare-balles kaki. D’abord, quel est votre lien avec M. et Mme Bilodeau?

– Ce sont les parents de Léon et Béatrice. J’ai rencontré les enfants quand un autre les poussait et les insultait. Depuis ce temps-là, je règle les conflits autour de la cour de récré, quand ce n’est plus de la juridiction des monitrices.

– C’est bien, mais ce n’est pas votre travail… ?

– Non. Je le fais bénévolement.

– Vous faites quoi dans la vie ?

– J’étais serveur dans un resto.

– Vous étiez ?

– J’ai pris une pause.

Clémence me signa quelques mots. Elle a la réponse à tout.

– Je me suis mis à l’écriture.

– Bien. Avez-vous aidé beaucoup d’enfants ?

– Quelques-uns. Une dizaine, peut-être. Mais je suis plus une attraction qu’un médiateur.

– C’est-à-dire ?

– Euh… Je…

Clémence signe encore.

– Oui, c’est mon costume. Je raconte des histoires, je joue avec eux, mais ce sont mes ailes qu’ils préfèrent. C’est elle qui les a fabriquées pour une animation en bibliothèque, mais elle n’a finalement jamais eu lieu. Depuis, je m’en sers pour faire de l’animation. Oh… Euh… Clémence fait dire que je serais meilleur clown qu’écrivain… haha, je ne sais pas si c’est vraiment un compliment.

– Oui, bon… Et… Où étiez-vous le 20 septembre et le 13 octobre ?

– Les jours des incendies ? Le premier, j’étais à la maison. Pendant le deuxième, je dormais.

– Quelqu’un pourrait corroborer ?

– Clémence.

– Quelqu’un d’autre ?

– Sa… sa meilleure amie a dormi à la maison le 13.

– Bien, merci. Si vous pouviez rester dans le coin dans les prochaines semaines, au cas où nous aurions d’autres questions, ce serait apprécié. Je vous donne aussi ma carte, si vous vous rappelez de quoi que ce soit.

– C’est bon… Euh… Maintenant que vous en parlez, je sais que M. Bilodeau avait des problèmes au travail avec son patron.

– Quel genre?

– Une affaire de projet refusé. C’est tout ce que je sais.

– D’accord, merci encore.

J’avais l’impression d’être dans un film policier. D’habitude, j’aime les films policiers, mais là, c’était différent. Je ne pourrais plus sortir dehors avant un moment sans la chaise roulante, parce que je devais guérir de mes blessures imaginaires. Des blessures imaginaires qui me donnaient réellement mal partout.

***

C’est le lendemain qu’Alexis débarqua à la maison. Plus barbu et plus musclé qu’avant, pas mal bronzé, il avait avec lui une carte.

Clémence et lui ont recommencé à s’écrire des petits mots et à rire tandis que je me rongeais les ongles dans le silence.
Pourquoi sont-ils toujours si complices ? Pourquoi l’a-t-il ramenée chez nous d’abord, au tout début ? Parce qu’il l’aimait bien ?
C’est long…
Pourquoi me regardent-ils toujours en riant ? Mais qu’est-ce que j’ai fait bordel de nom ?!
J’ai mal au dos. J’ai mal partout, je suis blême, je m’ennuie du soleil, du gazon et de mes sushis.
Je sais même plus s’ils ont fini de la reconstruire mon école primaire (St-Gérard le champignon), ça fait des lustres que je suis enfermé, que j’ai peur de tout, que je deviens fou.

Après quelque temps, longtemps, Alexis l’homme des bois m’explique son plan :

– T’es pogné ici, tu peux rien faire, t’es pas ben. J’ai un ami qui avait une terre dans le Nord. On a construit une petite cabane pas pire. C’est assez proche pour faire les commissions en char pis c’est assez loin pour pouvoir voler de tes propres ailes, mon gars.

– Tu voudrais que je parte me cacher en forêt ?

– Pas te cacher justement. Vivre ta vie. Y’a une rivière, de la bonne terre pis de la forêt vierge à perte de vue… C’est le paradis j’te dis.

– Super loin de la ville ? Tout seul ?

– Je suis dans un éco-village pas trop loin.

Et Clémence m’a tendu un papier : « J’ai pas dit que je déménageais chez toi ? »
Je croyais que c’était pour l’histoire. Je croyais qu’elle me trouvait con.
Elle a écrit : « On peut vivre avec quelqu’un qu’on trouve con. 😉 »

J’ai un peu ri, je l’ai embrassée, j’étais gêné.

***

J’ai dû dire au revoir à mon Villeray natal, celui qui m’a vu grandir, celui qui m’a vu plumir.
(C’est moi qui écris, j’ai le droit d’inventer des mots!)
J’ai dû dire au revoir et à jamais à un quartier branché sur les gens et le bon temps, un quartier qui a fait de moi ce que je suis. Mais j’ai besoin de répit.

C’est un peu comme une petite mort. Avec tout le deuil que ça comprend.

***

Trois ans plus tard, le chalet en bois rond est devenu une belle et grande maison. On a une serre, alors même si on n’a pas d’enfants, on peut dire qu’on a des petits légumes… et une chèvre, et des lapins, et des poules, et un petit champ.

On a des amis assez proches pour leur faire confiance. Clémence travaille sur notre terre et fait de l’artisanat qu’elle vend au village. Je m’occupe de mon chez-moi, j’écris des livres et je publie. Vive les courriels!

Mes ailes ne sont plus flétries ni fades. Elles sont grandes, fortes et je ne suis plus une petite asperge triste.

En trois ans, j’ai eu le temps de réfléchir amplement à ce don qu’on m’a donné. J’ai pu réfléchir à la notion de super-héros… Et je me suis rendu compte que c’est plus accessible qu’on le croit. Parce que ça ne prend pas grand-chose, juste un peu de volonté.

Si j’ai pu inciter un seul de ces enfants à être heureux et fier, si j’ai pu améliorer le sort de ma planète, si j’ai pu donner envie aux gens de mon quartier d’aimer ce qui sort de l’ordinaire, alors j’en ai fait assez…

Anti-guide 6, image 1, CAMILLE

(Les fins heureuses donnent de l’espoir. J’espère juste que la mienne n’est pas trop quétaine.)

Camille_Signature_2

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